Déjà quinze jours qu’il l’observait. Chaque matin il guettait sa proie avec impatience, se levait avant l’aube et se postait de façon à ne perdre aucune miette de chacun de ses mouvements. Aujourd’hui il avait décidé d’en finir.

Cela avait commencé le jour où il s’était débarrassé du jeune con qui l’empêchait de dormir le soir. A-t-on idée de venir dans un camping 4 étoiles pour se conduire comme au camping municipal ? Il avait été entraîné par sa femme dans ce projet de vacances sur la côte de Beauté, celle-ci avait si bien insisté qu’il avait fini par céder, lassé. Un mois dans un camping 4 étoiles à Saint Palais sur Mer, parce que « oui tu comprends je garde un tel souvenir de mes vacances à Saint Palais !» avait-elle dit. Finalement, il était venu à contre cœur mais ce jeune imbécile l’avait revigoré dès les premiers jours. Ils avaient été ennuyés à leur arrivée par le fils des voisins de leur emplacement : celui-ci écoutait de la musique épouvantable jusque fort tard dans la nuit. Sa charmante épouse qui avait tant insisté pour venir ici, se plaignait du bruit jusqu’à lui tourner la tête et lui donner envie de l’étrangler. Il avait pris un plaisir infini à réfléchir et élaborer un plan pour se débarrasser du gêneur. Il avait su comment procéder très rapidement, il allait faire exploser la tête de ce jeune pubère, proprement et en un seul coup. Pour des vacances tranquilles, il devait faire passer cela pour un accident, une enquête aurait quelque peu gâché leur séjour. Par chance, cette famille avait une moto garée près de la tente où dormait l’adolescent. Alors une nuit d’orage sans lune, à la faveur de l’obscurité, il était passé près de la tente et avait frappé dans la proéminence de la toile tendue, avec une bûche. Un coup sec, la tête fût broyée dans un craquement qui se perdit dans le tonnerre qui grondait à ce moment-là, il s’était dépêché de faire tomber la moto sur la tente pour faire croire à l’accident. Seulement, il avait oublié la femme de ménage, celle qui venait avant l’aube pour entretenir les parties communes du camping. Il ignorait si elle l’avait vu, il ne pouvait se permettre de laisser un témoin de son crime, il aimait trop la liberté.

La jeune femme comme tous les matins traversait le camping. Il la vit après avoir déposé la moto sur la tête écrasée. Elle ne semblait pas l’avoir remarqué puisqu’elle se dirigeait sans se hâter dans l’ombre. Promptement, il remisa la bûche et suivit la jeune femme discrètement. Elle entra dans la salle ouverte où un rang d’éviers en inox était à la disposition des campeurs. La femme introduisit sa clé dans la serrure et sitôt la porte passée, elle fit descendre le volet automatique qui condamnait la salle des communs. L’homme s’approcha du volet et observa entre les interstices la jeune femme qui se mettait au travail comme tous les jours. Rassuré par son attitude, l’homme regagna son habitation estivale. Il se recoucha auprès de son épouse qui ronflait bruyamment. Il tenta tant bien que mal de s’endormir mais au bout d’un certain temps, il sut que ce ne serait pas possible. Un coup d’œil à l’heure 5h30, il se décida de vérifier que la femme de ménage était toujours au travail. Il se leva et discrètement quitta la caravane, le volet fermant l’accès était toujours baissé. Il se dirigea vers les toilettes, le tuyau d’arrosage au sol laissait présager qu’elle n’était pas loin et en allant vers les urinoirs, il l’aperçut qui astiquait les lavabos. En la regardant un peu plus attentivement, l’homme vit qu’elle avait dans les oreilles des écouteurs. Comme personne n’approchait il détailla son corps qui s’agitait en tous sens, moulé dans un corsaire, elle était chaussée de bottes de caoutchouc et portait des gants roses. Elle travaillait machinalement en fredonnant, frottait son éponge consciencieusement sur les lavabos, puis passa aux douches, une par une. L’homme se dit qu’il pouvait à tout moment fondre sur elle et en finir mais il était hypnotisé par cette énergie déployée. Elle termina le bloc des douches en arrosant au jet d’eau les parois savonnées, soudain le tuyau lui échappa des mains et elle reçut de l’eau au visage. Elle reprit le pistolet en éclatant de rire, l’homme tressaillit, surpris d’entendre le son de sa voix alors que jusque-là elle avait été une abeille besogneuse et silencieuse. Elle se retourna tout à coup et il se plaqua derrière le mur pour échapper à sa vue. Il avait eu le temps d’apercevoir le visage, il en eut la certitude pendant cette fraction de seconde, de sa future proie. La jeune femme était brune avec des cheveux raides coupés sur les épaules, ses yeux bruns bordés de longs cils noirs, sa peau mate pigmentée par endroits de petits éclats chocolat et une grande bouche large. Il fit mine de sortir du bâtiment mais entra par l’autre couloir dans les toilettes, là il se cacha dans celui qui se situait le plus près du local technique. L’homme attendit quelques minutes qu’elle ramène son matériel, se dirige vers le local et condamne la porte de séparation qui isolait les éviers inox des toilettes.
Toujours à l’affût, il attendit d’être certain d’être seul avant de sortir, par le trou de la porte, il la vit qui arrosait les éviers avec son jet d’eau, elle coupa le pistolet puis comme pour les lavabos, savonna le tout avec application. Après avoir terminé son ouvrage, elle rinça longuement les éviers, la variation de l’eau qui allait et venait sur l’inox créait une musique qui s’élevait dans les airs. L’homme, sensible à la musique des choses, savourait ce moment inattendu, pas suffisamment à son goût, car il dut s’interrompre en entendant qu’on approchait. Il trouva un instant refuge à nouveau dans le toilette et quand il entendit le loquet du voisin, sortit discrètement. Il fallait à présent regagner sa caravane, il était à peu près sûr qu’elle n’avait rien remarqué de son forfait, il pourrait tranquillement visiter Mornac-sur-Seudre ou Talmont-sur-Gironde il ne savait plus très bien ce que sa tendre moitié avait prévu.
A nouveau dans son lit, il ferma les yeux pour mieux rêver à cette femme de ménage. Il estimait qu’elle mesurait presqu’un mètre quatre-vingts, cela ne serait pas facile de s’en débarrasser, habituellement, ses proies étaient plus chétives, plus fragiles, plus délicates, caricatures de femmes de salon. Avec celle-ci, il avait le sentiment de trouver une proie à sa mesure, un peu comme un chasseur passerait d’un lapin à un gros gibier. Avec ses hanches de reproductrice, elle éveillait ses bas instincts de domination, il avait envie de s’amuser un peu avec elle, de se frayer un chemin en elle pour posséder son âme. Excité, par cette idée, il imaginait la peur, la terreur dans ses grands yeux sombres et cette chose qui ressemblait à de l’amour qu’il éprouverait pour elle quand la vie s’éteindrait dans son regard. Il voulait aspirer chaque souffle d’énergie qu’il y avait dans cette viking des mers du sud, elle ferait un joli trophée dans sa galerie.
Il n’eut pas le loisir de penser plus avant à son futur festin, un hurlement s’éleva non loin de là, il le savait, annonçant la découverte de son forfait nocturne. Agacé d’être interrompu dans son idylle imaginaire avec sa Walkyrie, il s’apprêtait à jouer le rôle de l’homme éveillé en sursaut dans un camping de bord de mer. Sa femme se leva d’un bond, écarquilla les yeux, ânonnant « Qu’est-ce qui se passe ? » Il donna le change de la conversation, puis ils s’habillèrent et se précipitèrent à l’extérieur pour prendre connaissance du drame accidentel qui s’était déroulé dans la nuit. L’homme fit mine d’être horrifié par le spectacle délectable des cris de douleur, mais dans son esprit ces hurlements faisaient écho à ceux de la femme qu’il s’était juré de posséder. Il jeta un coup d’œil à la foule de badauds dans l’espoir de voir sa promise mais elle n’était nulle part. Il se dirigea vers le bloc sanitaire de l’entrée croisa la dame de service qu’il avait vu le jour, courir dans tous les sens, se lava les mains pour ne pas attirer l’attention et tout à coup au milieu du brouhaha ambiant, il reconnut le chant de l’inox et sut qu’elle était toujours là, un peu plus loin.
La journée se passa, comme il l’avait imaginée, entre drame et larmes, l’homme écouta d’une oreille distraite sa femme épouvantée par la « mort horrible tu te rends compte ! », puis avait eu un long répit pendant sa sieste. Depuis quelques temps déjà, il avait trouvé cette combine pour pouvoir profiter de moments tranquilles sans sa tendre moitié, après le déjeuner, il glissait un somnifère dans son café. Cette astuce lui avait permis dans leur banlieue d’aller dans sa planque s’occuper de ses fiancés ou alors de chercher d’autres élues. Cet après-midi-là, il se dit que rester dans le hamac entre les pins à côté de la caravane du mort serait mal perçu, il sortit donc à pied du camping. Il longea l’océan en se dirigeant vers le Puits de l’Auture. Il descendit entre les rochers et se trouva un coin ombragé où il s’assit face à l’Atlantique. Loti dans son renfoncement rocheux, bercé par le bruit des vagues qui claquaient contre la falaise, il repensa à son enfance, ses premiers émois, à cette période dorée dont le souvenir le réchauffait. La première fois qu’il avait joué avec sa grande sœur qu’il l’avait poussée dans l’escalier et vu dans ses yeux, l’étonnement, l’incrédulité puis l’effroi. L’homme pensait que sa sœur avait perçu, sans vraiment la comprendre, à ce moment-là, sa vraie nature. Bien sûr il avait été facile de persuader ses parents que ce n’était qu’un accident et puis, ne dit-on pas que nul n’est plus aveugle que celui qui ne veut pas voir ? Il soupçonnait ses parents d’avoir su sa « particularité », son absence d’émotion était visible très tôt mais le garçon en grandissant avait parfaitement imité les conventions sociales inhérentes aux émotions. Très tôt, il avait jugé la faiblesse de ses parents, car s’il n’avait aucun pouvoir sur ce qu’il était, ses parents, eux, auraient pu mettre un terme à tout ceci. Mais ils avaient placé l’amour au-dessus tout. Finalement n’étaient-ils pas, eux, responsables de la situation ? Toutes les âmes expédiées ad patres l’auraient-elles été si ses parents avaient fait passer leur sacro-sainte morale au-delà de leur amour ? Si l’amour est le moteur de cette société, l’homme estimait, lui qui était dépourvu de ce sentiment, qu’elle en était la gangrène. Nostalgique, il pensa avec satisfaction à toutes ces années pendant lesquelles il avait « blessé accidentellement » sa sœur, puis à sa première chasse, quand ses parents avaient envoyé sa sœur en pension pour la mettre à l’abri. Chasser à l’extérieur avait été une expérience enrichissante, il devait prendre garde à ne pas attirer l’attention sur lui car il le savait, le monde hors de chez lui n’était pas enclin à la faiblesse de l’amour. Au fil des années, il avait affiné sa technique et était devenu plus exigeant quant à ses choix. Pendant les périodes lycée et faculté, il avait choisi indifféremment hommes et femmes, pour se mesurer physiquement à ceux de son sexe. Puis en vieillissant, il avait reporté son attention sur les femmes, exception faite des gêneurs mais ils n’entraient pas dans son jeu. Aujourd’hui, sa grande sœur avait déménagé loin de lui, fidèle à la tradition familiale, elle avait choisi de fermer les yeux et de fuir le danger en Amérique du Nord. Ce qu’elle ignorait c’était qu’à l’occasion, l’homme faisait le voyage et l’observait à distance. Il voyait sa vie comme dans un écran de télévision et savait qu’à tout moment il pouvait changer le genre du programme, il voulait garder le meilleur pour la fin, elle avait été sa première, elle serait la dernière. L’après-midi s’écoula au fil de ses pensées, ce temps de vacance était idéal pour une réminiscence de bons souvenirs qui ravissent l’âme. Il se souvint de ce matin et de cette femme, qui était peut-être une menace. Elle était une erreur qu’il faudrait corriger, comme il savait le faire avec patience, art et finesse.
La journée touchait à sa fin, il retourna dans l’ambiance écœurante qui régnait au camping, de tous ces gens qui tout à coup trouvaient opportun de se parler les uns aux autres afin d’évoquer, d’un air horrifié qui ne trompait personne, l’accident survenu dans la nuit. L’homme s’interrogea sur la nature humaine qu’il ne trouvait pas vraiment différente de la sienne, si ce n’était le garde-fou de la morale qui lui était étrangère. Cette nature humaine ressemble à s’y m’éprendre à la nature d’un charognard qui attend son heure pour se sustenter des dépouilles. À l’échelle d’un camping cela amusait beaucoup l’homme. Il se rendit auprès de sa femme et comme il l’avait décidé devant l’océan, s’arrangea pour mettre un cachet dans le verre de jus de fruit qu’il lui prépara. Il avait besoin de réfléchir à un plan. A la faveur de la soirée estivale, il erra autour des éviers pour observer la configuration des lieux, il cherchait un point d’observation, il cherchait la tonne d’où il guetterait sa colombe, il trouva rapidement son bonheur dans un renfoncement masqué par une plaque de lambris synthétique, à cet endroit en l’aménageant un peu, il aurait un point de vue sur les éviers, le local technique et le couloir menant aux toilettes, de là il le savait, il pourrait contrôler le programme. Il attendit que les lieux se vident totalement et que la femme de charge vienne éteindre les lumières. L’homme se rendit vers sa future planque avec les outils nécessaires à son aménagement, quelques tours de tournevis suffirent pour ouvrir le panneau, derrière il y avait la place de s’asseoir, il nota d’amener un siège pliable. Il colla des aimants sur la plaque pour l’ôter et la replacer aisément, il découpa les têtes des vis et les replaça avec la colle à leurs emplacements, des années d’expérience lui avait appris que c’est dans les détails comme ceux-là qu’une planque était bonne ou mauvaise. Il fît ses trous d’observations, anticipa la position debout mais aussi assise en cas de fatigue, il ramassa soigneusement les résidus de plastique du lambris. Comme l’homme n’avait jamais été suspecté jusqu’ici, il ne s’embarrassait jamais de porter des gants, ses empreintes étaient inconnues, il ne risquait rien, il le savait. Satisfait de son travail, il regagna sa caravane de location et programma son réveil mental à 4h00 pour se mettre à son poste d’observation.
La jeune femme arriva à 5h dans le bloc, il la vit comme la veille, habillée de son corsaire, avec ses bottes rouges, elle ouvrit la porte du local technique et commença par baisser le rideau, pas entièrement, elle laissait quelques interstices ouverts. Elle enfonça ses écouteurs dans ses oreilles et se dirigea vers les toilettes, il l’entendit qui chantait doucement, sa voix chaude et douce entonnait une chanson de Francis Cabrel, tiens, se dit-il, la demoiselle est romantique ? Finalement elle n’était pas différente des autres femmes, sa stature particulière qui la veille lui avait inspiré un combat épique, lui avait donné à penser que sa belle était d’un tempérament viril. Tant pis, décréta-t-il in petto, il s’amuserait de sa mièvrerie comme avec les autres. Revenant à la scène qui se déroulait devant lui, il chercha le titre de cette chanson de l’artiste à l’accent du sud, elle parlait du taureau dans l’arène, « est-ce que ce monde est sérieux ? » Oui évidemment la Corrida ! Il ressentit cette chanson comme destinée à lui, c’était vraiment étonnant cet appel lancé à travers ce texte,
« Depuis le temps que je patiente
Dans cette chambre noire
… Quelqu’un a touché le verrou
… Dans les premiers moments j’ai cru
Qu’il fallait seulement se défendre
Mais cette place est sans issue
Je commence à comprendre
… Est-ce que ce monde est sérieux ?
… Je ne vais pas trembler devant
Ce pantin, ce minus !
… J’en ai poursuivi des fantômes
Presque touché leurs ballerines
Ils ont frappé fort dans mon cou
Pour que je m’incline
… J’ai jamais appris à me battre
Contre des poupées
Sentir le sable sous ma tête
C’est fou comme ça peut faire du bien
J’ai prié pour que tout s’arrête
… Je les entends rire comme je râle
Je les vois danser comme je succombe
Je pensais pas qu’on puisse autant
S’amuser autour d’une tombe »
Cette femme savait-elle qu’à travers cette chanson, elle décrivait le paradoxe qui habitait l’homme ? Si lui s’était toujours considéré comme un prédateur de par sa nature, l’attitude de ses proies n’avait-elle pas un rôle là-dedans, n’y-a-t-il pas de bourreaux parce qu’il y avait des victimes ? L’homme finalement, n’était-il pas un toréro qui ne cherchait qu’un taureau à transpercer ? Sa belle par sa stature charpentée représentait face à lui l’équilibre du combat décrit dans cette chanson, était-elle prophétique ? Tourmenté par ces questions, il interrompit un instant de l’épier et la jeune femme réglée comme du papier à musique poursuivait sa routine quotidienne, changer les rouleaux de papier, pulvériser le désinfectant, frotter la cuvette avec la brosse, rincer au jet et passer raclette et serpillère pour sécher. Elle chantait à présent Brel, emportée par la valse à mille temps, elle frottait les douches en dansant, l’homme était bercé par sa voix, envoûté par cette énergie de bonne humeur, est-ce que toutes les femmes de ménage jouissaient d’un travail aussi plaisant ? Il avait imaginé cet emploi comme rébarbatif et se trouvait devant la joie personnifiée ! Il voulait la boire, s’en imprégner, aspirer d’elle le moindre espoir de bonheur. L’envie l’emportait en lui, il savait qu’il ne pourrait jamais éprouver cette joie des choses simples, il n’avait un semblant de plaisir qu’en torturant les autres. L’envie était un moteur puissant, la frustration jamais satisfaite, le rendait d’autant plus cruel. La jeune femme était à présent du côté des éviers en inox, au plus près de lui, elle chantait d’une voix de soprane un air de musique classique, mais comment diable peut-on passer de Cabrel à cela ? Il n’y connaissait rien, il écouta attentivement et essaya de saisir les paroles  « Stabat Mater ». Elle ouvrit le jet et commença à arroser les éviers, un rapide coup d’eau pour bien mouiller les surfaces, après avoir coupé, elle frotta. Le rinçage consciencieux fit chanter l’inox et l’homme retrouva non sans un certain plaisir la mélodie désormais familière. La musique chantée par la jeune femme se mêla à celle de l’inox et l’homme jouit de ce moment de grâce volé à l’aube. La jeune femme se mit à racler chaque évier pour enlever l’eau stagnante et l’homme s’assit pour la regarder, elle passa à quelques centimètres de lui et il put presque sentir son parfum mélange de transpiration chaude animale et .. eau de Cologne à la rose ? Décidément son amazone lui réservait des surprises ! Une colosse d’un mètre quatre-vingts qui chantait Stabat Mater, Cabrel et se parfumait au parfum de vieille dame ! Elle termina le bloc puis rangea son matériel dans le local technique, elle partit vers l’entrée du camping, il attendit quelques minutes, puis sûr de ne pas être vu, sorti de sa cachette.
Pendant les jours qui suivirent, l’homme continua son rituel matinal, il avait trouvé sur internet que sa belle interprétait le Stabat Mater de Pergolèse, il  s’interrogea sur qui elle était, il n’était pas du genre à tomber dans les travers des lieux communs, il était bien placé pour savoir que les gens sont rarement ce qu’ils paraissent être. Le programme des vacances ne lui laissait pas le temps d’aller plus avant dans ses investigations, il le déplorait car il aimait ce jeu de piste qui précédait la capture. Il avait eu le temps de rechercher dans la forêt de la Coubre, un lieu parfait pour jouer avec elle et abandonner son corps à la nature. Dans la remise d’une harde de sangliers au centre d’un amas de ronces, elle reposerait le temps d’être peut-être dévorée par les animaux omnivores mais même si ce n’était pas le cas, il serait tranquille car le temps que quelqu’un la trouve, il aurait pris la route depuis longtemps. Pour le jeu, la forêt serait parfaite, pas celle de bord de mer, celle qu’on trouve entre Breuillet et Saint Sulpice de Royan, il ne restait plus qu’à occuper sa moitié.
Sa rencontre avec celle qui allait devenir sa femme datait de l’université, il savait qu’il devait avoir une compagne pour se fondre dans la masse, les règles sociales étaient établies simplement et être « normal » tenait en bien peu de critères, être en couple en faisait partie. Il l’avait choisie docile et simple, elle, n’aspirait qu’à réaliser les souhaits de ses parents ou plutôt qu’à échapper à leur vie banlieusarde ennuyeuse. Tous ces efforts pour finir par reproduire chacun de leurs travers dans leur vie aujourd’hui, sauf pour la descendance. L’homme avait choisi la vasectomie en secret pour éviter d’avoir un héritier, contrairement à ses parents, il n’aurait pas la faiblesse d’avoir un enfant qui ne lui ressemblerait pas, il préférait ne pas en avoir du tout. Excepté ce point qui avait coûté des larmes à son épouse, leur vie était complètement mortelle, si ce n’était sa vie à lui, mortelle d’autre façon ! Leur vie de couple était une caricature, leur vie sexuelle se résumait à un devoir conjugal exécuté une fois par mois. Pour l’occuper, il lui offrait régulièrement des séances en institut de beauté et une recherche rapide lui avait permis de trouver une thalasso sur leur lieu de villégiature, il offrit donc à sa chère épouse, une journée complète à Royan, avec tous les soins qu’elle souhaitait prétextant avoir besoin de son côté de se déplacer pour la journée voir un client à Bordeaux.
Tout était en place à présent pour le final de son opéra, quinze matins à écouter le chant de l’inox, il fallait en finir. Il se plaça à son poste habituel. La jeune femme arriva comme à l’accoutumée et ferma le rideau, cette fois-ci, elle oublia de l’arrêter à temps, il se ferma entièrement. Tant mieux, pensa-t-il, personne ne pourra voir à travers les interstices, cela tombait à pic. La jeune femme ouvrit le local technique, c’était le moment idéal, car elle n’avait pas libéré l’accès vers les toilettes, ils étaient seuls, il attendit qu’elle soit occupée et sortit sans bruit de sa cachette. Il se faufila derrière elle, s’approcha lentement.
« – Ce matin, je ne vais pas pouvoir faire semblant, j’ai oublié mes écouteurs. »
L’homme tressaillit en entendant sa voix et le temps de comprendre ce qu’elle venait de dire, elle se tourna vers lui et ce fût le noir.
L’homme s’éveilla lentement, il essaya de bouger mais était complétement bloqué. Il ressentit une douleur dans le ventre. Il rassembla ses idées pour se rappeler où il était et se souvint de son amazone qui se tournait vers lui. Ainsi donc, elle s’était jouée de lui ?! Il aurait apprécié l’ironie de la situation s’il n’avait pas cette douleur dans le ventre et s’il n’avait pas été complètement entravé. Qu’avait-elle dit déjà ? Qu’elle ne pouvait pas faire semblant ? Il se rappela les quinze derniers jours, les chansons, les mimiques, quand elle passait près de sa cachette. Tout à coup cette nouvelle perspective selon laquelle il était sa proie et que c’était elle qui l’avait débusqué lui tourna la tête. Il se demanda où il était, il avait les yeux bandés, était attaché et avait un bâillon dans la bouche… jusqu’ici que des choses connues sauf qu’habituellement, c’était lui qui ficelait, bâillonnait ! Mais où diable était-elle ? Que faisait-elle ? Et où était-il ?
Le temps passa, il lui sembla qu’une éternité s’était s’écoulée quand il sentit la présence familière dans le parfum de rose. Il l’entendait qui s’approchait, il sentit son souffle chaud sur sa joue et elle lui murmura à l’oreille « Maintenant je vais enlever ton bandeau et ton bâillon et si tu cries je t’enverrai à nouveau une décharge et cette fois-ci plus bas que dans ton ventre, tu vois ce que je veux dire. » L’homme releva le tutoiement comme une gourmandise et acquiesça tant bien que mal. Il mit un certain temps à s’habituer à la lumière et regarda autour de lui, il était dans la chambre d’un mobil-home, peut-être était-il encore dans le camping.
«-  Maintenant pour dire oui ou non tu hoches la tête, tu ne parles que si je t’y autorise, sinon, je m’occupe de toi. Tu connais le jeu espèce de sale pervers ! »
Il ouvrit la bouche pour répondre mais n’en eut pas le temps car la femme lui envoya son poing avec force dans la mâchoire. La douleur lui vrilla la tête et pendant une fraction de seconde il vit un éclair blanc. Il avait commis une erreur et elle venait de lui rappeler qui commandait, il connaissait le jeu effectivement et savait qu’elle devait sanctionner tout manquement à son autorité. Il reprit ses esprits et hocha la tête.
« – Voilà qui est raisonnable. Alors maintenant je vais énoncer mes règles. A partir d’aujourd’hui tu vas vivre ici. Je serai ton maître et tu m’obéiras en tout point. Tu feras ce que je demande, je ne te tuerai pas, je vais te garder, jusqu’à ce que je me lasse, alors je te laisserai ici mourir de faim. Tu ne sais pas ce que ça fait de mourir de faim, pour avoir vu d’autres pervers de ton espèce implorer à manger, leurs chairs gonflées, je peux t’assurer que cette mort est lente et extrêmement douloureuse, c’est la seule que toi et les tiens vous méritez. Est-ce que tu as compris ? »
L’homme hocha la tête. Il savait qu’il avait trouvé sa perverse, celle qu’il aurait aimé engendrer. Il savait pour avoir vécu cette situation dans l’autre rôle que désormais il ne tenait qu’à lui de plaire à son bourreau, qu’elle était sérieuse et qu’elle serait sans pitié. Il sentait ces choses-là. Il se jura bien de tenter de s’échapper mais au fond de lui, il se dit que si elle mettait un terme à son existence, elle ferait ce que ses parents n’avaient pas pu faire par faiblesse. Il lui sembla tout à coup que le destin lui envoyait là sa rédemption. Mais après tout, n’était-ce pas le rôle des Walkyries d’accompagner les âmes au Valhalla ? Comme si elle entendait ses pensées, elle lui dit :
« – Ne crois pas que je sois comme toi, non, je ne suis pas une tordue. J’étais une personne tout à fait normale avant de tomber sur un pervers comme toi, ce sont les gens de ton espèce qui ont fait de moi ce que je suis, alors j’ai décidé de débarrasser le monde de tous les pervers qui font mal aux femmes. Je sais vous reconnaître, je t’ai vu ce matin-là avec la moto. Je sentais ta présence, je savais que tu passerais à l’attaque. » Elle s’interrompit pour lui asséner un coup dans les côtes avec une barre de fer, la douleur lui coupa le souffle. « Alors qui est pris maintenant ? Ne crois pas que j’aurais pitié de toi, tu m’aurais tuée sans aucun remords, je n’en aurai pas pour toi. »
L’homme se dit que justicière ou non, perverse ou non, elle tenait sa vie entre ses grandes mains qui faisaient chanter l’inox avant l’aube. Il pensa à sa sœur.

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